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Eclaireurs d’un nouveau monde ?

Par Thierry Vissac

eclaireur-nuveau-mondeParce qu’ils ne favorisent ni l’égalité ni la fraternité, tous les systèmes politiques sont un échec sur le plan humain. Les technologies ont créé un mirage permanent de lumières artificielles et recouvert nos existences d’un vernis de surface relativement trompeur.
Nous sommes rendus dépendants de la mécanique implacable de la consommation, du profit, du labeur contraint, de la compétition ainsi que des injustices et violences inouïes qui en résultent. Ce n’est pas seulement un échec, c’est aussi une dictature. Cette même société corrompue dénonce et condamne souvent en effet avec force les tentatives de créer des îlots de survie et d’intelligence au sein de ce marasme.

Les plus lucides n’ont pourtant que la possibilité d’imaginer des horizons différents. Réinventer le monde. Cette formule est venue spontanément à mon esprit, de façon répétée, comme une pensée qui se glisserait avec le frémissement d’un appel intime au milieu des considérations communes du quotidien. Il faut réinventer le monde. Non pas le restaurer, comme on le ferait d’un vieux fauteuil sur lequel on agraferait un tissu neuf, mais le réinventer dans sa totalité parce que nous pressentons que c’est « tout ou rien ». Il s’agit de réinventer les fondations et d’apprendre à développer un « vivre ensemble » sur de nouvelles bases, plus saines, tout simplement.

Je ne suis, bien sûr, pas seul à avoir pensé à cela, et heureusement. Mais quelle initiative existe-t-il réellement (c’est-à-dire pas seulement en pensée) pour faire table rase de ce système gangrené et qui saura éviter la compromission du « il y a bien des choses à garder » ?*

On ne peut pas faire du neuf avec du vieux. Et cela est d’autant moins possible que le vieux s’accroche à sa survie. Tout le monde le pressent, en effet : en l’état, il faudrait une catastrophe mondiale pour que le système soit ébranlé, parce qu’il est trop enraciné.

Je vois cependant une autre possibilité plus douce et créative (même si je ne rejette pas l’hypothèse abrupte d’un cataclysme salutaire). Si nous contenons tous en nous une étincelle de nostalgie pour une vie « en bonne intelligence », et si nous n’avons pas été trop profondément atteints par la défaite au point de ne plus croire en rien, il est probable que l’évocation d’une civilisation nouvelle stimule les plus éveillés d’entre nous.

Nous devons commencer par inspecter nos fondations. Si nous sommes d’accord avec le constat que notre société est inhumaine (justice injuste, travail contraint, pouvoir corrompu, traitement robotisé des souffrances, éducation sans âme, système de santé tout chimique, abrutissement des masses, sociétés punitives de type dictatorial, manipulations des foules, perpétuation des guerres…), il nous faut trouver à quel endroit nous avons dérapé. Il n’est pas question de seulement chercher et nommer des coupables, le plus raisonnable étant de réaliser que si nous n’avons pas été les premiers créateurs de ce système, nous en sommes pourtant devenus les complices passifs ou désabusés. Par conséquent, si nous pouvons imaginer, même avec une foi vacillante, un « monde meilleur », nous devons le faire ensemble, sans condamner ceux qui ont tiré leur épingle du jeu, ne serait-ce que parce que nous avons tous plus ou moins été en quête de cette épingle, par mimétisme.
La logique de l’homme social l’a coupé de son intégrité et de son espérance et nous sommes tous affectés par cette réalité.

Nous ne souhaitons pas « faire une révolution sanglante » qui mettrait des coupables au pilori, mais travailler à une prise de conscience collective qui, en premier lieu, permette de réaliser que nous sommes les créateurs de ce monde, qu’il est le reflet de notre vie intérieure et que, si nous en sommes les victimes, nous verrons, sur ce chemin de conscience, à quel point nous sommes également attachés à notre épave.

Avant de devenir ce personnage social que nous avons fini par prendre pour « soi », cette identité qui s’ajuste en permanence à un environnement de règles absconses et de béton pour survivre, mais qui ne connaît pas vraiment le goût de la vie, qui sommes-nous ? Si nous ne voyons rien d’autre que ce pantin désarticulé qui réagit de manière automatique aux stimuli extérieurs, qui porte un masque en permanence pour des raisons qu’il a oubliées et qui semble précipité dans une course folle dont il a perdu le sens, nous sommes devant la cause première de notre malheureux destin. Un être humain qui ne sait pas qui il est, ni ce qu’il fait ici, ne peut pas construire quelque chose de cohérent et de sain. Nous pourrions toujours nous faire croire que ceux qui contrôlent la situation (les dirigeants, les intellectuels) savent, eux, et que nous devons leur faire confiance, mais nous avons constaté l’état du monde et nous voyons qu’il n’en est rien. Ceux qui sont au sommet de la pyramide sociale sont aussi démunis que nous devant la question essentielle de leur véritable nature (qui ils sont vraiment). Ils apprécient la vue de là-haut parce qu’elle leur offre des avantages sociaux considérables qui compensent, pour la plupart d’entre eux et pour un temps du moins, la perte de leur identité véritable.

Que nous soyons roi ou mendiant, qui sommes-nous donc, au fond ? Il est primordial, dans cette recherche, de réaliser que notre statut de roi ou de mendiant, s’il a des implications radicalement différentes dans le système où nous vivons, n’est pas apte à réinventer le monde. Un pantin roi reste un pantin. Il prendra des décisions de pantin, son œuvre sera une œuvre de pantin et ses millions de sujets pantins en subiront les conséquences, tout en se reconnaissant dans des décisions de pantin puisqu’il n’existe pas d’autres perspectives dans un univers de pantins.

Nous devons tout « reprendre à zéro ».
Chacun de nous est un élément de base de la société, sa première cellule vivante. Si nous résistons à nous « connaître nous-mêmes » dans toutes nos facettes (sans exclure la condition humaine, ignorée ou dégradée malgré et parfois à cause de tant de démarches religieuses ou spirituelles modernes), nous ne pourrons pas réinventer le monde. Je renvoie donc chacun à cette nécessité première d’un « travail sur soi » préalable ou en parallèle à toute reconstruction.

Thierry Vissac propose depuis une douzaine d’années une démarche de connaissance de soi comme fondation pour réinventer le monde. Pour aller plus loin, lire « Les éclaireurs du nouveau monde » et « Traversée – Trois étapes clés pour une libération » aux éditions La Parole Vivante.

*Le sentiment de l’urgence m’incite à ne pas nuancer mes propos. Pour toutes les raisons évoquées dans cette introduction, vous ne trouverez pas dans ce livre (Les éclaireurs du nouveau monde) d’éloges des quelques bienfaits et conforts de notre société. Pour ceux qui réalisent qu’il ne sera pas possible d’évoluer sans « tout reprendre à zéro », un bilan mitigé ou complaisant ne ferait qu’entretenir le statu quo. Il est évident que tout ce que l’Homme, par son ingéniosité, son potentiel d’intelligence et d’amour, a pu créer de positif pourra se retrouver dans le nouveau monde.

 

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