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Quel avenir pour la terre et l’humanité ? Rencontre avec Pierre Rabhi


pierre-rabhi1Loïc Albisetti : Bonjour Pierre, comme vous le savez, notre magazine n’est pas forcément spécialisé dans l’écologie qui est votre domaine de prédilection. Cependant, l’un de nos objectifs principaux est d’être un porte-parole pour toutes les voix qui s’élèvent au-dessus du désordre mondial dans la volonté de bâtir un monde meilleur. Nous voulons œuvrer sur des bases saines et dans une dimension universelle, sans frontières.


Il est évident qu’aujourd’hui vous apparaissez comme une figure de proue, comme l’un des maillons les plus actifs de cette chaîne de vie qui cherche à se ressouder sur la terre, à travers les hommes et les femmes les plus éveillés. Vous faites partie de ceux qui veulent libérer l’humanité de l’autre chaîne, celle de la mort et de la ruine de tout ce qui est précieux et essentiel.

Aujourd’hui, votre principal « cheval de bataille » est « l’agroécologie », concept et savoir-faire dont vous êtes l’un des pionniers… Qu’est-ce qui vous a conduit sur ce terrain ? A quel épisode de votre vie et de votre cheminement cette découverte correspond-elle ? Est-elle liée à une rencontre ? Quel a été l’élément déclencheur de cette orientation qui a déterminé tout votre parcours, votre vie tout entière ?

Pierre Rabhi : Etant originaire du sud algérien, né dans une oasis du Sahara, mon « débarquement » en métropole parisienne fut soudain et violent. Je me suis retrouvé projeté dans un univers urbain qui n’était pas le mien. J’avais alors vingt ans et je me suis fait embaucher comme ouvrier spécialisé dans une entreprise agricole. Celle-ci est alors devenue pour moi un poste d’observation éclairant sur la condition réelle des êtres humains dans ce qu’on appelle « la modernité ».

Cette soi-disant « modernité » repose sur la technologie, l’énergie combustible et la science, censées produire du progrès destiné à apporter un bien-être généralisé à l’humanité. La sincérité de ceux qui croient en ce miracle est indéniable mais force est de reconnaître que ce progrès n’a bénéficié qu’à une minorité humaine et que même ceux qui en ont bénéficié n’ont aucune garantie sur sa pérennité.

J’ai ainsi compris très rapidement que l’humanité contemporaine s’était laissée subordonner passivement au « progrès » au lieu de mettre cette notion de progrès au service de l’évolution humaine, dans un respect de son environnement. D’un point de vue déontologique, cette vision moderne du progrès m’est apparue comme inhumaine et déshumanisante et je ne voulais pas « pactiser » avec cette intelligence non humaine. Ressaisir mon propre destin et le rendre conforme à mes convictions et à mes aspirations les plus profondes fut dès lors une nécessité vitale et représentait pour moi un acte d’authentique liberté.

pierre-rabhi4C’est ainsi qu’avec ma famille, il y a maintenant plus de 40 ans, nous avons décidé d’opérer un retour à la terre en faisant l’acquisition d’une petite ferme dans les Cévennes. Ma formation en tant qu’ouvrier agricole avait achevé de m’écœurer de l’agriculture moderne intensive, avec ses méthodes littéralement destructrices, son seul idéal et son obsession permanente étant la productivité, envers et contre tout. Le jour du traitement des arbres en particulier était pour moi un cauchemar. Nous utilisions des substances chimiques, dont certaines avaient été responsables de nombreux décès dans la région.

Je me souviens encore de cette petite fiole à la toxicité foudroyante, avec son dessin de tête de mort sur fond rouge. Nous devions d’ailleurs porter des masques pour nous en protéger. Après le traitement, nous sentions une odeur écœurante et nous trouvions à terre toutes sortes d’insectes foudroyés. Choqué par ses atteintes à la vie et au vivant, je me suis trouvé devant le dilemme de renoncer à l’agriculture ou de faire autrement.

Cherchant désespérément d’autres solutions, une alternative à cette « contre-agriculture », je suis tombé sur un livre qui allait définitivement orienter ma destinée et mon chemin de vie. Ce livre s’intitulait « Fécondité de la Terre », d’Ehrenfried Pfeiffer, un disciple de Rudolf Steiner qui avait mis en application avec succès aux Etats-Unis les règles de l’agriculture bio-dynamique*, initiée par Steiner au début du 20ème siècle. J’ai ainsi pris conscience qu’il existait une autre manière de cultiver la terre, de sortir du cycle infernal de détruire pour produire. Concilier la nécessité de se nourrir avec le respect et la préservation de la vie était non seulement possible, mais aussi démontré scientifiquement.
Régénérer les sols, augmenter leur fertilité était possible. Produire des denrées de haute qualité nutritive, favorables à la santé, était possible. Respecter et vivre en harmonie avec les animaux de la ferme étaient possible. Améliorer les sols rocailleux de notre ferme cévenole était possible. Alors s’ouvrit en moi une magnifique aventure. Je devins agroécologiste en même temps qu’écologiste soucieux de ce merveilleux phénomène appelé la Vie. J’ai vu que l’agroécologie pourrait prendre une place prépondérante dès maintenant et pour l’avenir de la terre, si un nombre suffisant d’êtres humains mettait en application ses règles de vie et de culture de la terre.

*Le principe et le savoir-faire de l’agriculture bio-dynamique sont nés en réponse au constat que les sols s’abîmaient et que leur fertilité diminuait, influençant ainsi négativement la qualité des produits de la terre. Des agriculteurs allemands, disciples du grand médecin et Maître spirituel Rudolf Steiner, lui ont alors demandé s’il existait des solutions pour répondre à ce problème grandissant. Une série de conférences publiques fut alors donnée par Rudolf Steiner dont la synthèse donna naissance à « l’agriculture bio-dynamique », d’où est née l’agroécologie actuelle. (Note du rédacteur)

LA : Pouvez-vous nous résumer en quelques mots en quoi consiste l’agroécologie ? Sur quels principes se fonde-t-elle ?

pierre-rabhi5PR : De par sa dénomination, l’agroécologie réunit deux nécessités : se nourrir et préserver la vie. D’une façon générale, l’agriculture écologique est une alternative et un antidote à l’agrochimie. Elle nous remet en présence des phénomènes qui entretiennent la vie depuis les origines. C’est la nécessité de ne pas transgresser les lois de la nature qui a inspiré les fondateurs de l’agriculture écologique. Celle-ci n’est pas à confondre avec l’agriculture paysanne traditionnelle, fort respectable et qui a su préserver la fertilité des sols grâce à l’apport de matière organique (fumier) abondante dans les fermes où les animaux étaient nombreux.

L’agriculture écologique, elle, a su tirer partie des connaissances scientifiques et agronomiques modernes en pédologie, microbiologie, énergie, etc. Contrairement à l’agrochimie, l’agroécologie repose sur un constat qui détermine toute la problématique : le sol est un organisme vivant à part entière et non un substrat neutre destiné à recevoir des engrais de synthèse. Cet organisme vivant, avec son métabolisme propre, est le siège d’une effervescence de micro-organismes, champignons, levures, insectes, vers de terre…

Cette animation génère des substances nobles dont la plante peut disposer avec ses racines. La plante ancrée dans le sol s’épanouit dans l’air et reçoit l’énergie solaire et d’autres énergies plus subtiles. Elle devient ainsi le cordon ombilical qui transfère les substances de la terre et du cosmos vers notre estomac individuel. Ainsi, sommes-nous inclus dans un ordre où la terre, le végétal, l’animal et l’humain sont reliés aux autres éléments que sont l’eau, l’air, la chaleur, la lumière. C’est dans cet ordre vital que nous sommes inclus. Sortir de cet ordre nous condamne à terme et c’est exactement ce que nous faisons.

LA : Vous touchez là un point essentiel de l’écologie duquel s’est malheureusement écartée l’écologie en tant que parti politique ou idéologique pour les citoyens. Car comme vous le dites souvent, on peut manger « bio » et avoir quelques habitudes de vie « écolo » et en même temps exploiter son prochain ou dédaigner son voisin, son frère ou sa sœur… Ainsi, l’écologie ne doit-elle donc pas être avant tout une hygiène de vie intérieure et relationnelle avant d’être extérieure et politique ? Quelle place et quelle fonction l’écologie doit-elle occuper selon vous dans la vie des hommes ?

PR : Malheureusement, depuis la révolution industrielle du 19ème siècle, l’humanité et la société en général se sont entièrement soumises au paradigme suivant : « l’homme est tout-puissant, il est le roi de la terre, il peut faire ce qu’il veut et doit jouir au maximum de toutes les ressources de la terre, même si celle-ci devait en mourir ». Quand on regarde agir l’humanité contemporaine, surtout les occidentaux, on peut réellement s’étonner de voir que l’homme agit comme s’il était plus grand que tout et que son Dieu, l’« Etat-providence », sera toujours là pour lui, pourvoyant éternellement à ses besoins et ses désirs les plus fous.

D’un autre côté, je pense que nous sommes de plus en plus nombreux à penser que notre modèle d’existence moderne est erroné et ne peut être aménagé. Mais comment et par quoi le remplacer ? Y a-t-il une alternative ? La vie offre tant de possibilités, de combinaisons possibles. Encore faut-il se libérer des vieux schémas, des références périmées et de l’intelligence artificielle qui nous rendent impuissants à penser le monde autrement. C’est la nature avant tout qui doit nous inspirer car elle est la seule garante véritable de notre pérennité et de notre autonomie. Sans elle, aucun projet n’est assuré d’un lendemain.

pierre-rabhi6Nous pouvons vérifier quotidiennement la fragilité, la vulnérabilité et les nuisances sociales, écologiques et économiques générées par l’ordre que nous avons établi non seulement en l’ignorant mais plus encore, en agissant contre elle. Nous pouvons également constater que la souffrance humaine ne cesse de croître. Souffrance multiforme : celle qui concerne le manque qui va jusqu’à des pénuries et des famines, mais aussi celle, plus sournoise encore qui concerne l’être avec un mal-être que l’abondance non seulement ne parvient pas à guérir mais qu’elle exacerbe souvent. Car à tout cela, il manque le sens et ce bien suprême que représente le bonheur d’être en vie. Je pense que c’est à ce manque de sens et à cette quête du bonheur que doit répondre l’écologie et j’en ai la preuve à travers l’agroécologie dont je m’efforce d’être le plus vaillant serviteur et représentant.
L’idéologie technico-scientifico-marchande a donné à l’argent une prépondérance et un pouvoir absolu sur le monde.

L’argent est pourtant en soi une belle invention qui a rationalisé le troc. Il a une valeur incontestable lorsqu’il représente le travail et la créativité ou des biens vitaux. Mais aujourd’hui, on ne lui demande pas seulement de satisfaire nos besoins légitimes mais nos désirs les plus fous. L’économie est également une invention noble quand elle a pour mission de réguler les liens et les nécessités entre les êtres humains et d’instaurer un ordre équitable à la satisfaction de chacun. Observée d’une façon plus objective, ce que nous appelons « économie » repose aujourd’hui sur l’avidité et l’insatiabilité humaines avec un « toujours plus » stimulé par la publicité.

Celle-ci a pour rôle d’exacerber l’insatisfaction, d’entretenir un sentiment de manque, de frustration permanente et donc d’amplifier le désir de consommation bien au-delà des nécessités. Les vrais besoins ont une limite naturelle : nourriture, vêtements, abri, soins… Mais le superflu, lui, n’a pas de limite. Il est la cause principale de l’hyperconsommation qui ruine notre planète et empêche que les besoins élémentaires de l’humanité soient équitablement satisfaits.

Comme vous l’avez soulevé dans votre question, cette déchéance est aussi étroitement liée à une déstructuration de la vie intérieure des humains qui, en laissant la terre être ainsi profanée, se sont eux-mêmes laissés profaner dans leur nature profonde – qui est la même que la nature. Nous formons avec la nature un tout indissociable ; son avenir est notre avenir mais notre mode d’existence et notre mauvaise éducation, notre contre-culture nous l’ont savamment et sournoisement fait oublier.

Et puisque vous parlez d’écologie et de vie intérieure, je dois dire que la religion a une grande responsabilité dans cette déchéance de l’humanité due à la profanation et à la désacralisation de la terre. Car les représentants des religions établies auraient du être intransigeants et se dresser devant l’envahisseur qui, à travers nos gouvernements, a engendré cette folle civilisation basée sur le paradigme : « détruire pour produire » et « produire toujours plus au détriment des pays pauvres et sur leur dos ». Mais les religieux n’ont absolument rien fait et se sont complètement déresponsabilisés de l’avenir de la terre alors qu’ils sont censés en être les gardiens et les protecteurs.

Ainsi, comme vous le dites, on peut parler d’écologie ou de religion autant qu’on veut mais tant que nous ne baserons pas nos vies sur les valeurs véritables et originelles de l’argent, de l’économie, en laissant derrière nous notre avidité violente et envahissante, le monde ne pourra changer et nous courrons massivement à la catastrophe.

pierre-rabhi7LA : Lorsque l’on voit ce que les hommes font à la terre aujourd’hui et que l’humanité en général, ne semble pas du tout s’orienter vers une autre direction, on peut se poser de graves questions et être pessimiste quant à l’avenir de notre planète et de notre espèce… Vos propos, qu’ils soient écrits ou oraux, abondent dans ce sens. Etes-vous donc davantage pessimiste qu’optimiste ?

PR : J’avoue m’être demandé assez souvent si je ne faisais pas partie des gens affectés par une sorte de « névrose écologique ». Tant de gens du monde politique, scientifique, religieux, des arts et du spectacle semblent indifférents au devenir collectif. Pourquoi sommes-nous si peu à faire de cette question pourtant cruciale une priorité absolue ? Peut-être sommes-nous dans l’erreur ? Les fameux sommets de Rio, Stockholm, Johannesburg, Kyoto…, censés permettre enfin à l’humanité de se concerter sur son sort commun, constituent de grandes messes avec des résultats très décevants, voire nuls, avec à peine quelques minimes recommandations mal respectées, mal appliquées.

Pourquoi tant de faux-semblants et d’hypocrisie ? L’avenir de notre planète et des humains qu’elle héberge n’intéresse ni les politiques ni ceux que l’on appelle les « grands de ce monde ». Leurs préoccupations sont ailleurs. La France par exemple, consacre un ridicule 0,23% de son budget à l’environnement. Chaque jour, des exactions aggravent l’état de la biosphère. Une idéologie boulimique épuise les ressources et engendre inégalités, souffrances et tragédies sociales. Face à ces problèmes, on nous dit qu’il y a de plus en plus de prises de conscience, comme s’il s’agissait d’une simple connexion électrique. Le temps n’est plus à la prise de conscience, mais à des règles, des décisions et des actions honnêtes et déterminées.

Le temps est venu de consacrer des moyens à la vie et non à la mort avec les armements qui n’en finissent pas de se perfectionner. Il paraît que nous avons de quoi détruire trois cents fois la planète ! Quelle absurdité ! Pourquoi ne pas affecter ces crédits à des programmes construisant un monde de simplicité, de respect du vivant, de paix ? Comment donc, dans ces conditions, continuer à croire en un avenir viable pour les générations futures ?

Pessimisme et optimisme ne veulent rien dire pour moi. Force est de prendre en compte deux hypothèses et sans aucune certitude.
L’une concerne nos transgressions qui, faute d’être éradiquées, nous mèneront au chaos et même à la fin de notre espèce, comme nous avons détruit toutes les autres.

L’autre hypothèse qui mobilise la ferveur de certains d’entre nous concerne la probabilité d’un sursaut de conscience qui permettrait de sortir de l’inconscience. Un sursaut qui mobiliserait toutes nos énergies pour construire le monde en mettant nos aptitudes, qui sont considérables, au service de l’intelligence ; celle qui a donné cohésion et cohérence au réel, ce réel dans lequel s’inscrit notre réalité.

Il nous faudra bien répondre à notre véritable vocation qui n’est pas de produire et de consommer jusqu’à la fin de nos vies mais d’aimer, d’admirer et de prendre soin de la vie sous toutes ses formes.

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